Cinémanalyse : Nightcrawler, la valse sombre du sensationnalisme télévisuel et du rêve américain

Paru à la fin de l’année 2014 dans les cinémas, le film Nightcrawler, intitulé au Québec dans sa version française, Le Rôdeur et en France, Night Call (un titre anglophone pour traduire le titre d’un film américain? Ces chers Français….), est selon moi l’un des petits bijoux de cette année ou d’excellents crus se sont pourtant démarqués. Il s’agit d’ailleurs de l’un des films qui m’a le plus marqué et avec raison. Tout d’abord pour la qualité du jeu de ces deux acteurs principaux, Jake Gyllenhal et Rene Russo qui offrent certainement leur meilleure performance à vie jusqu’à maintenant et pourtant Jake Gyllenhal offre rarement de mauvaises prestations. Le film tout comme ses comédiens furent d’ailleurs injustement boudés aux Oscars de 2015 pour une raison que j’ignore alors que de nombreux critiques et pas seulement moi les qualifiaient certainement des meilleures performances de l’année 2014 en plus d’offrir un film intelligent, de loin davantage à mon avis que les films en lice pour les Académie Awards sauf peut-être Birdman.

Nightcrawler, c’est à la fois un thriller et une critique pessimiste de la société contemporaine et des médias. L’histoire raconte les mésaventures de Lou Bloom interprété par Jake Gyllenhal, ici très inquiétant dans la peau d’un personnage asociale et sociopathe qui décide de gagner sa vie en filmant des scènes d’accidents et de crimes pour les revendre à des chaines de télévisés américaines. Il attire très rapidement l’attention de Nina, réalisatrice pour une chaine de nouvelles au caractère dégourdi qui tente de faire remonter ses côtes d’écoute en achetant les reportages amateurs de Lou. Au fur et à mesure que le film avance, Lou Bloom fait preuve de plus en plus d’audace en s’arrangeant pour devenir le reporter privilégié de la chaine. Il va même jusqu’à filmer des scènes de crime avant que les autorités n’arrivent et n’hésite pas à sacrifier la vie de ses partenaires tout en tentant d’obtenir des avances de la part de Nina qu’il fait chanter. Réciproquement, la réalisatrice le pousse toujours à aller plus loin, obsédée à l’idée d’obtenir plus de cotes d’écoute.

La première chose à noter de NightCrawler est son exploration des méandres les plus sombres et pessimistes de l’univers médiatique américain et plus généralement occidental tout en présentant un univers glauque et froid. L’action se situe dans la ville de Los Angeles et avec raison. La ville représente sans doute le contraste le plus flagrant des États-Unis. Los Angeles c’est d’une part la ville du rêve et du divertissement, centre névralgique de l’industrie médiatique représentée par Hollywood, dont on voit à de nombreuses reprises son célèbre panneau dans des plans larges, mais aussi par ses quartiers riches dont Beverly Hills. C’est aussi une ville industrielle, réputée pour ses banlieues malfamées et sa violence. Le fantasme hollywoodien est d’ailleurs rapidement étouffé par l’univers sombre de la jungle urbaine de Los Angeles, la violence et tous les personnages inquiétants qui y rôdent dont le protagoniste principal. Pourtant le rêve américain est persistant.

La face sombre du rêve américain

C’est dans ce contexte qu’entre en jeu, le protagoniste de Lou Bloom. Crapuleux et surtout asocial, le film tend à montrer au début que son incapacité à saisir les relations humaines. Il est tout bonnement présenté comme un raté, sans doute dérangé mentalement. À la recherche d’un moyen de faire de l’argent, il n’hésite pas à commettre des larcins pour survivre. Se cherchant du travail, on le prend rarement en compte. Une scène donne ainsi le ton au paradoxe américain. Alors qu’il vient de vendre du matériel volé à petit prix au directeur d’un chantier de construction et lui présente sa candidature pour un emploi, celui-ci refuse affirment qu’il refuse de travailler avec des voleurs. Paradoxe, comme si la moralité était volatile. D’un côté les larcins de Bloom permettent d’approvisionner des entrepreneurs qui d’un autre côté se donnent bonne conscience en refusant de travailler avec lui en raison de ses activités douteuses.   Le directeur de ce chantier incarne sans doute le citoyen lambda, celui qui adhère à la moralité quand elle l’arrange. Ce paradoxe sera exposé plus tard plus explicitement. C’est cependant un accident dans tous les sens du terme qui amène Bloom à se lancer dans sa nouvelle activité. En effet, tombant sur un carambolage, il rencontre un vidéaste amateur incarné par Bill Paxton qui filme des accidents de la manière la plus sensationnaliste possible. Léo Bloom décide lui aussi en achetant au rabais une caméra à exercer cette activité et obtient rapidement du succès grâce à l’attention qu’il obtient de la réalisatrice Nina. En éliminant ses rivales au passage et en sabotant leur équipement il parvient peu à peu à améliorer sa situation en obtenant du meilleur matériel et des sommes de plus en plus faramineuses pour ses reportages. Nina est bien consciente de l’amoralité du protagoniste, mais malgré le chantage qu’elle subit de sa part qui se traduit par des avances sexuelles et l’augmentation du budget attribué à Bloom en échange de ses reportages, elle cède, obsédée elle-même par ce succès que le crapuleux reporter indépendant apporte à la chaine télévision déclinante, mais aussi sans doute par ambition. La moralité est ainsi un instrument pour se donner conscience et pour normaliser les relations entre individus. On comprend qu’au fur et à mesure que le succès de Bloom grimpe elle se dissipe peu à peu et c’est sans doute ultimement le manque de moralité du protagoniste qui lui permet de s’enrichir et de faire grimper son entreprise, celui-ci ne faisant preuve d’aucun scrupule. Bloom lui-même s’arrange parfois subtilement pour mettre en scène indirectement des accidents et des meurtres, étant l’investigateur d’une mise en scène qui le mène au succès au détriment de ses alliés.

Conclusion : la désinformation glorieuse et pessimiste du sensationnalisme

Ce film illustre toute l’hypocrisie médiatique, des médias prêts à faire n’importe quoi pour obtenir du sensationnel quitte à collaborer avec les pires crapules et à faire preuve de désinformation, simplement pour attirer l’œil du public lambda prêt à se gaver d’insécurité et d’image d’horreurs pour satisfaire son besoin d’excitation. Est-ce que le film est une mise en garde contre ce genre de pratique? Peut-être, mais il n’en demeure pas moins qu’en le regardant on en sort troublé. Non seulement en raison de ses deux protagonistes, inquiétants et opportunistes, mais aussi parce qu’il prend le pari de présenter une vision ouvertement pessimiste de l’homme ambitieux vu comme un rapace. Et si justement, le personnage de Lou Bloom n’était-il pas une représentation outrancière de ces grands hommes de pouvoir qui n’ont pas hésité à faire fi de toute considération intègre à l’égard de ceux qu’ils ont croisés pour se hisser au sommet à l’image d’un Jordan Belfort, d’un Joseph Staline et d’un Al Capone? Il donnera cependant peut-être le goût à ceux qui le visionnent de se méfier, de rester critique face à ce que les grands médias présentent comme information et de ne pas se laisser emporter la valse sombre du sensationnalisme télévisuel.

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