Le rouge controversé de l’indifférence

Le 1er avril dernier, je devenais un communiste. J’ai joué ce personnage de communiste durant plus d’une journée à l’exception de certaines de mes activités notamment professionnelles. J’ai passé la journée avec mon béret de l’armée rouge et me trimballant dans la rue avec un petit livre rouge dont je me servais pour prêcher une sorte d’évangile politique et doctrinaire et récitant à qui voulait bien l’entendre mes paroles. J’ai joué ce personnage aussi sur les réseaux sociaux et dans le contexte de la lutte contre l’austérité, le timing était particulièrement bon puisque je pouvais me servir de ce qui passait dans les rues et concernant les politiques d’austérité du gouvernement Couillard pour légitimer mes paroles que j’attachais à la lutte que mènent actuellement de nombreux groupes de pression.

Il m’est arrivé parfois de douter de ce que je faisais, de me demander si je n’allais pas un peu loin puisque j’ai perdu quelques « amis » sur les réseaux sociaux qui ont peut-être un peu cru à mon simulacre et à qui j’ai dû expliquer que c’était une sorte de blague que je poussais à l’extrême. J’ai reçu des critiques négatives pour des raisons totalement opposées, mais j’y reviendrai plus tard. Bien entendu, je n’ai pas atteint certaines limites. Je n’ai pas sombré dans cette critique qui associe souvent le capitalisme à Israël donc aux juifs puisque je ne tolère guère ce genre de discrimination religieuse et culturelle qui est devenu l’apanage d’une certaine gauche qui notamment ne cesse d’excuser les actions de groupes extrémistes comme le Hamas.

Cette journée fut riche pour moi puisque j’ai pu effectuer quelques constatations étonnantes, notamment en me promenant dans la rue. Tout d’abord, certains individus assez radicaux gravitant autour du mouvement étudiant alors que je me promenais entre les piquets de grève ont même semblé me croire lorsque je lançais mes idéaux de socialisation du prolétariat et d’autogestion collective de l’économie , citant souvent des phrases au hasard d’Ernesto « Che » Guevara, Mao Tsé-Toung, Pol Pott, Staline, Karl Marx et compagnie et cela a fini en de brèves discussions sur la lutte qu’on devait mener contre le gouvernement de Philippe Couillard. Pourtant, j’avais fondé un personnage volontairement assez cliché, même s’il m’imprégnait par moment.

Les gens semblaient en général totalement indifférents à mon accoutrement comme si on les avait habitués à tolérer le signe d’un régime totalitaire qui a pourtant fait des millions de morts. Mon petit livre rouge de Mao que j’ai passé la journée à citer semblait aussi engendrer une relative indifférence. Ces deux éléments sont des symboles du totalitarisme. Je suis sorti en croyant que j’attiserais sans doute certains regards, mais non, que dalle. Les gens semblaient n’en avoir rien à cirer et à part certains individus qui me connaissent personne ne m’a vraiment interpellé sur mon habillement. Une scène m’a d’ailleurs marqué. Un homme m’interpelle. Je croyais que c’était pour me faire certaines remarques sur mon accoutrement, mais non. Il m’a simplement demandé l’heure que je lui ai donné, lui lançant un « de rien camarade prolétaire » après qu’il m’ait remercié.

Cette indifférence est troublante. Je n’ai rien contre les gens qui croient au communisme et qui ont des idéaux d’extrême gauche. C’est leur droit et j’avoue qu’il y a de quoi d’attirant dans ces idéaux. Ces idéaux sont différents des prétentions suprématistes et exclusives des idéaux nazis et fascisants car ils proposent l’idée d’une société juste, d’une démocratie plus populaire et directe, d’un monde où les gens s’autogéreraient et où l’argent se ferait plus rare, un monde où les gens penseraient à la collectivité avant leur petite personne, l’idée où il n’y aurait pas vraiment de rapport de domination notable et où il n’y aurait aucune classe. Je trouve que croire en tout cela est louable et pourtant sauf à petite échelle la mise en place de cet idéal n’a jamais fonctionné et ce qui partait d’une bonne intention et d’une analyse intellectuelle critique s’est transformé en certaines des pires dictatures que le monde n’ait jamais connues. Pierre Bourgeault disait à ce propos qu’il n’avait jamais été socialiste. Selon lui, Jésus avait plus d’intelligence que Marx puisque le premier avait compris que le paradis n’existait pas et l’avait promis ailleurs[1]. Pourtant, toute la journée j’ai arboré fièrement les symboles les plus tristes de l’échec de l’idéal communiste, des symboles que l’on voit pourtant encore actuellement dans de nombreuses manifestations comme le drapeau rouge symbolisant le sang de la lutte ouvrière pour le meilleur et pour le pire. Au Québec, ce dernier, considéré comme une version plus grande du carré rouge, est assez banalisé. Il exprime de manière générale la lutte étudiante et la révolte. Ailleurs, c’est autre chose et dans certains pays qui se sont sorti des dictatures issues du communisme, même le port du carré rouge ne serait sans doute pas toléré si facilement. Pourtant les symboles que j’ai portés ont suscité sur moi moins de regards que celui d’un juif qui porte la kippa et je me demande si cela devrait être normal puisque la kippa n’a pas causé des millions de morts et Israël est loin d’être l’État le plus dictatorial au monde malgré ses politiques souvent discutables. J’ai déjà vu ces regards posés sur un juif portant la kippa accompagnée parfois de propos dont certains à quelques occasions haineux. C’est d’ailleurs cela qui avait attiré mon attention plus que la kippa et cette vidéo montre bien le phénomène (voir en référence après le texte)[2]. Attention, je ne dis pas que l’expression de symboles de régimes totalitaires devrait susciter autant de haine, je crois simplement qu’il y a des questions à se poser lorsqu’une kippa semble davantage choquer.

D’ailleurs, je vais vous avouer que j’ai reçu des commentaires négatifs et ils sont venus principalement d’individus aux idéaux marxisants ou dont les positions correspondent à la gauche radicale lorsqu’ils ont compris que je blaguais surtout en fin de journée comme si je venais de blasphémer l’interdit, révélant par le fait même ce que je qualifierais de dogmatisme. Tout d’abord à ceux qui se sont sentis attaqués : étiez-vous Charlie? Si je rageais à chaque fois qu’on se moque de certaines de mes idées, je ne suis pas sûre que je pourrais me prétendre en faveur de la démocratie et de la liberté et je m’abstiendrais sans doute de parler trop politique. Notre société à bien des défauts, mais nous devons nous compter chanceux d’avoir une certaine liberté d’expression et démocratique. Je trouve ces critiques souhaitables, et c’est un droit de ne pas aimer mon humour, mais de là à se sentir attaqué pour de la politique et à me lancer des insultes sur le plan personnel (sans rancune tout de même), je trouve ça un peu exagéré et j’ai un pincement au cœur. D’ailleurs face à certaines réactions assez dures vis-à-vis ma « blague », j’ai une pensée pour certaines personnes que je connais. Je pense à mon ami Jack Freeman, un étudiant en droit public, qui lutte pour plus de démocratie dans sa Chine natale ou encore à mes amis Chau et Phat qui représentent une jeunesse en quête de transparence et de liberté au Vietnam et qui écrivent continuellement pour cela et je me dis que finalement on a bien de la chance ici et qu’on ne devrait pas prendre à la légère certains symboles lorsque certains les utilisent de manière sérieuse . C’est à eux que je dédie ce texte, eux qui ont d’ailleurs été peut-être les premiers à comprendre que je blaguais et qui en ont été résolument amusé.

[1] https://www.youtube.com/watch?v=VIAq-D7uTko

[2] https://www.youtube.com/watch?v=vYFbBIR4LKc

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s