Chronique d’enjeux controversés : la laïcité et l’identité québécoise contemporaine (partie 1)

Michel Seymour publiait à la fin du mois de mars dernier en trois parties « Chronique d’une dérive annoncée: catholaïcité, islamophobie et racisme » sur son blogue du Huffington Post. Ces textes traitent de ce qu’il voit comme une dérive annoncée des enjeux de la laïcité, de la perception du peuple québécois vis-à-vis l’islam ainsi que d’un retour à une certaine forme de racisme. Pour se rappeler, Michel Seymour, universitaire et philosophe reconnue fut un acteur important du mouvement inclusif créé en réaction à la charte de la laïcité du gouvernement de Pauline Marois en 2013. Si ce texte possède des atouts, il a cependant une prise de position qui correspond bien à celle de plusieurs membres de son mouvement qui rappelons-le a formellement défendu le port de signes religieux dans la fonction publique. Dans une série de chroniques, je m’évertuerai à répondre aux arguments de Michel Seymour. J’ai intitulé ma série de textes « Chronique d’enjeux désormais controversés : la laïcité et l’identité québécoise contemporaine » pour la simple et bonne raison que les textes de Seymour démontrent que nous sommes désormais face à une problématique avec que la société québécoise a résolument de la difficulté à gérer.

Depuis plus de deux décennies, on fait beaucoup de cas par rapport à l’identité québécoise contemporaine. Il faut dire que la déclaration maladroite de Jacques Parizeau concernant l’argent et les votes ethniques à la suite de l’échec référendaire du camp du oui en 1995 en a fait sursauté plus d’un et a amorcé un vaste mouvement repli pour le nationalisme québécois et les indépendantistes qui ne savent plus trop où donner de la tête quand on aborde la question de l’identité québécoise. Parizeau ne faisait alors qu’exprimer des faits, certes troublants, mais des faits tout de même par rapport aux votes dits « ethniques ». Il faut dire que dans les semaines ayant précédé ce fameux référendum le gouvernement fédéral a accordé la citoyenneté canadienne a des immigrants installés au Québec qui auraient dû attendre plus longtemps. Cette opération qui semble plus qu’une pure coïncidence a été depuis largement été documentée et on établit à plus de 40 000 individus le nombre d’immigrants ayant obtenu le droit de vote. Il n’en demeure pas moins que cette déclaration a causé un profond malaise au sein de la société québécoise de plus en plus pluraliste sur le plan culturel qui aujourd’hui encore s’en remet difficilement. Quant au mouvement nationaliste c’était le début d’une crise qui nous le verrons, se perpétue encore et toujours. Un second évènement aux proportions beaucoup plus grandes et établies par Michel Seymour a aussi à sa façon contribué à ce malaise. Ses répercussions se sont fait cependant sentir dans tout l’Occident et concernent un groupe religieux particulier.

Je parle ici des attentats du 11 septembre 2001. Ces attentats n’étaient pas les premiers à se dérouler aux États-Unis ni même au World Trade Center. Déjà en 1993, une voiture piégée explosa près de la tour 1. Si l’attentat fit 6 morts et plusieurs blessés, il n’eut cependant pas l’onde de choc que causa la chute des deux tours en 2001. L’attentat du 11 septembre eut comme conséquence de susciter la méfiance à l’égard de nombreux musulmans qui furent davantage stigmatisés durant les années suivantes. Si on peut critiquer la présence de nombreux préjugés des populations à l’égard de l’islam, on peut cependant comprendre que le monde faisait face aux dangers de l’utilisation de l’intégrisme religieux musulman à l’image des extrémistes sikhs durant les années 1980. Les attentats du 11 septembre alimentèrent la peur collective d’une religion qui apparaissait pour plusieurs comme une source d’extrémisme même si dans les faits les autres religions et croyances ne sont souvent guère mieux. Au Québec et j’y reviendrai régulièrement, cette peur de l’intégrisme fut alimenté par son passé religieux et ses rapports tourmentés avec l’Église catholique liée à un certain traumatisme du duplessisme et du mythe de la grande noirceur construit avec l’émergence de Révolution tranquille et de la naissance d’un nationalisme à caractère davantage civique s’accompagnant d’une sécularisation progressive de la société. On peut aussi comprendre que comme dans d’autres pays francophones le Québec accueille de nombreux immigrants eux-mêmes francophones issus notamment des pays du Maghreb. La présence de nombreux « néo-Québécois » de confessions musulmanes avait donc de quoi alimenter cette inquiétude relevant parfois plus d’une peur post-11 septembre face à l’islam que d’arguments réellement rationnels. Le 11 septembre amena cependant plus que jamais les sociétés à se questionner dans leurs rapports vis-à-vis la religion et la laïcité s’imposa de plus en plus comme un objet à débat. La problématique allait se renforcer 14 ans plus tard avec l’essor de l’État islamique et de Boko Haram et de leurs nombreuses exactions.

Au milieu des années 2000, la crise des accommodements raisonnables fut révélatrice de ce malaise et révéla la problématique de l’identité québécoise. Il est à noter que les années 2006 et 2007 furent charnières puisque le Parti Québécois mené par André Boisclair qui dans un discours complexé par rapport à l’identité québécoise se fit rapidement emboité le pas par l’Action démocratique du Québec de Mario Dumont souvent considéré de droite et nationaliste. Aux élections de 2007 ainsi le Parti Québécois termina bon troisième, derrière l’ADQ. La Commission Bouchard-Taylor qui suivit cette crise n’aboutit pas à grand-chose non plus et ses recommandations telles que le retrait du crucifix à l’Assemblée nationale ou la proscription de signes religieux aux policiers, aux gardiens de prison ou au magistrat n’ont été que peu ou pas suivi par le Gouvernement libéral de Jean Charest et se révéla pour certains défenseurs du nationalisme et de la laïcité qu’un vaste pétard mouillé.

Les enjeux mis de l’avant par la crise des accommodements raisonnables allaient cependant refaire surface au début de la décennie suivante avec le Projet de Charte du gouvernement de Pauline Marois en 2013. Mettant directement l’enjeu de la laïcité avec le célèbre article visant à prohiber les signes religieux chez le personnel de l’État. C’est à ce moment que le malaise face aux musulmans refit surface. Si de nombreux accusèrent la charte de se diriger contre cette religion et particulièrement les femmes voilées, la réalité est pourtant plus nuancée qu’il n’y parait. En effet, le voile apparaît comme le signe ostentatoire par excellence de par sa visibilité assez grande. De plus, il est porté par de nombreuses femmes musulmanes québécoises et dénoncées notamment par des figures publiques d’origine musulmane comme l’humoriste Nabila Ben Youssef où la militante et auteure Djemila Benhabib auteure de Ma vie à contre-Coran qui avaient vécu les excès de l’intégrisme musulman dans leurs pays d’origine. Le projet de Charte du Parti Québécois et sa conception de la laïcité assez stricte furent ainsi régulièrement accusés de stigmatiser la communauté musulmane et de soulever la fibre identitaire exacerbée des Québécois. Elle se fit ainsi rapidement des opposants. Il est cependant à noter qu’il y eut aussi des dissensions au sein même de ses partisans entre ceux comme les leaders du Mouvement laïque québécois qui désiraient le retrait total des signes religieux ou ceux que l’on surnomma régulièrement les « catholaïques » qui refusaient ce retrait absolu excluant les signes chrétiens et privilégiaient une certaine primauté des symboles et des éléments religieux catholiques faisant partie du patrimoine de la majorité des dits « Québécois de souche ».

Il n’en demeure pas moins que ce projet lois souleva plus que jamais la question identitaire québécoise et les rapports entre la religion et les Québécois. On comprend d’ailleurs que cette conception de la laïcité stricte a soulevé la fibre identitaire pour des raisons notamment historiques. En effet avec la sécularisation du Québec moderne accompagnant la Révolution tranquille, plusieurs Québécois ont un rapport ardu et ambigu pour avec la religion. C’est notamment le cas d’une grande partie des Baby-Boomers et la génération les précédant ayant vécu la mainmise de la religion sur l’État et qui ont contribué à l’affaiblir au Québec. On ne surprendra ainsi guère des figures historiques majeures du féminisme comme Lise Payette et Jeannette Bertrand aient affiché leur approbation au projet de Charte du PQ. Il faut aussi dire que nombreux sont ceux qui en veulent au multiculturalisme canadien ancré dans la constitution de 1982 par le gouvernement fédéral de Pierre-Elliot Trudeau et sans que le Québec ne l’ait jamais signé.

Le projet de Charte de la laïcité allait donc remettre de l’avant chez les Québécois leurs inquiétudes vis-à-vis la religion, mais aussi leur rapport face à leur propre identité depuis les deux dernières décennies. Si cette charte fut saluée par de nombreux nationalistes et d’individus s’identifiant au républicanisme, elle engendra aussi une forte opposition non seulement de la part des libéraux, mais aussi d’un regroupement d’individus aux convictions parfois hétérogènes, certains étant d’ailleurs fédéralistes, d’autres indépendantistes, d’autre se disant citoyen du monde. Cette opposition se fédérera via un manifeste et se présentera sous le nom d’inclusifs.

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