Chronique d’enjeux controversés : la laïcité et l’identité québécoise contemporaine (partie 2)

Comme on l’a vu, la Charte de la laïcité du PQ créa beaucoup de remous et engendra la création d’un mouvement d’opposition reprochant largement au projet d’être xénophobe. D’amblée l’arrivée des inclusifs dans le débat eu pour effet de donner de la force à l’opposition politique menée par les libéraux de Couillard animé plus que jamais par une conception pancanadienne et multiculturaliste que le Québec n’avait pas vécu à l’échelle provinciale depuis l’ère pré-duplessiste. Par le biais de porte-parole comme la musulmane Dalida Awada, les inclusifs axèrent leur rhétorique sur les droits individuels. Il était pour eux inacceptable d’empêcher aux croyants pratiquants d’enlever leur symbole religieux dans la fonction publique. Par ce fait même, ils reconnaissaient tacitement un statut spécial à la religion par rapport aux autres expressions culturelles faisant partie de l’identité individuelle. L’une de leurs raisons principales était que certaines religions sont plus manifestes et communautaires que d’autres et que les chrétiens ont évolué dans un système où la religion s’était progressivement reléguée au privé. Les inclusifs reconnaissaient donc les volontés communautaires de certains croyants et pratiquants, mais niaient la volonté d’une grande partie des Québécois de voir la religion être retirée des institutions publiques et démocratiques selon le processus de sécularisation et de laïcisation entamé avec la Révolution tranquille. La Charte en tant que politique pouvait être vue comme une manifestation des valeurs québécoises contemporaines dans le sens où elles manifestaient les rapports ardus du peuple québécois avec la religion.

On ne peut ainsi nier que les Québécois ont des rapports mitigés avec la pratique religieuse avec la forte influence de l’Église catholique de la période de la Nouvelle-France jusque dans les années 1960. La Charte de la laïcité intégrait cette logique et Bernard Drainville parla de ce processus historique social et politique comme une « laïcisation tranquille » qui entraient en contraste avec le multiculturalisme canadien faisant la promotion d’une forme de vivre et laissée vivre justifier par des droits individuels enchâssés dans la constitution canadienne.

C’est paradoxalement la nature des religions protestantes qui a grandement influencé cette vision vu que la Grande-Bretagne, les États-Unis et d’autres pays anglo-saxons ou protestants de majorité. Contrairement à la branche catholique du christianisme unifié derrière une autorité commune, le protestantisme consiste en une série d’églises et de mouvements religieux disparates. La domination religieuse s’est donc fait souvent moins sentir dans ces pays qui ont dû mettre davantage l’emphase sur l’individu et ses droits pour gérer une diversité religieuse large et parfois divergente. Cela n’empêche pourtant en rien les tensions communautaires dans ces sociétés. Malgré la notion de droit individuel, les conflits raciaux et religieux se perpétuent encore aux États-Unis, en Grande-Bretagne, dans l’Afrique du Sud postapartheid et dans des pays protestants comme les Pays-Bas et ce ne sont pas nécessairement des droits individuels enchâssés dans des chartes qui ont pu y remédier. La laïcité proposée par le Parti Québécois ne devait pas être non plus vu comme un outil proposé pour régler totalement le vivre-ensemble comme le prétendait certains de ses défenseurs, mais elle entrait en confrontation directe avec le multiculturalisme en remettant de l’avant la volonté de laisser la religion en dehors des institutions publiques et démocratiques. Les militants du mouvement inclusif trouvèrent à dire contre cela que la laïcité n’avait en rien aidé la France à régler ses problèmes intercommunautaires, mais ceux-ci sont essentiellement liés à une mauvaise gestion de la diversité culturelle et de l’immigration.

Par ailleurs, on peut reprocher bien des choses à la fameuse charte et l’hésitation du PQ à vouloir retirer certains symboles chrétiens de l’Assemblée nationale dont la fameuse croix duplessiste, mais aussi le soutien ou pas de la prière chrétienne dans des institutions démocratiques publiques ardemment défendues par Jean Tremblay, maire de Saguenay. Il n’y avait pas de consensus à ce sujet même chez les gens qui étaient en faveur de la laïcité stricte proposée dans la charte pourtant tous ceux qui l’ont défendu s’entendaient sur son principe de base qui n’octroyait pas réellement de statut significativement particulier à la religion catholique. Les inclusifs l’ont pourtant amalgamée à une atteinte xénophobe grave aux libertés individuelles et communautaires alors que mis à part des cas de xénophobie qui ont vu dans le débat un prétexte pour cracher leur intolérance, on ne peut pas dire que la charte était réellement discriminatoire à l’égard de certaines religions vu qu’elle les concernait tous. De plus, la Charte n’est pas explicitement responsable des cas d’intolérance. En fait, tout comme la crise des accommodements raisonnables, la charte a réveillé dans la société québécoise, ses rapports mitigés avec la religion. L’insistance de certains à défendre l’expression de la religion par le biais d’un vêtement ou d’un accessoire dans le cadre de la fonction au sein institutions publiques et démocratiques en a sans doute choqué plusieurs. Dans une société où on ne peut généralement pas s’habiller et s’accoutrer selon nos simples envies liées à l’expression de notre identité individuelle ou pas sans être jugés voir parfois exclu cette dimension du débat a engendré de nombreuses tensions entre ceux qui croyaient que la religion devrait avoir un statut particulier et ceux qui s’y opposaient.

Pour plusieurs le débat apparu donc comme un bourbier jusqu’à l’élection provincial du 7 avril. On en parla comme un enjeu de division et les détracteurs de la charte ne cessèrent dès lors de reprocher à ce projet d’être l’œuvre machiavélique d’un Parti Québécois plus nationaliste que jamais et tentant de capitaliser sur les peurs xénophobes des Québécois, et sur une fibre identitaire que la laïcité ne faisait qu’exacerbé. Nous verrons que si une partie de la stratégie du Parti Québécois a pu être aisément être critiquable, le mouvement inclusifs dans les faits n’a pas vraiment de leçons à donner en ce qui concerne la division des Québécois. D’ailleurs le débat sur la question est loin d’être terminé malgré l’arrivée d’un nouveau gouvernement libéral et la mise en place d’une nouvelle loi sur la « neutralité religieuse ».

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