Chronique d’enjeux controversés : la laïcité et l’identité québécoise contemporaine (partie 3)

Le 7 avril 2014, le Parti libéral québécois parvient à se faire élire majoritaire au terme d’une longue campagne face à un Parti québécois manquant résolument d’assurance et paraissant plus complexé que jamais tant vis-à-vis à la question nationale que face à ses rapports à l’identité québécoise en elle-même.

Le Parti Québécois et ses tergiversations n’ont pu résister à un Parti libéral résolument assuré dans sa volonté de faire le ménage dans l’économie québécoise avec un trio économique composé de Martin Coiteux, Carlos Leitao et Jacques Daoust, figures connues pour leurs positions particulièrement libérales sur le plan économique. Le Parti libéral comptait aussi dans ses rangs Gaétan Barrette, figure connue du monde professionnel de la santé et déterminée à centraliser le système de santé via sa réforme. Ce dernier parvient d’ailleurs à battre dans la circonscription de la Pinière, Fatima Houda-Pépin. Pour rappel, celle-ci avait été exclue du caucus libéral en raison de ses positions divergentes par rapport à la laïcité et la lutte contre la radicalisation religieuse. Avec une telle équipe, le projet d’austérité du gouvernement Couillard était loin d’être imprévisible même avant l’arrivée des libéraux au pouvoir. Il fallait s’attendre à des coupures, et ce, au sein de nombreux services publics et de l’appareil étatique. Pourtant cela n’empêcha pas les inclusifs même ceux de la gauche de faire de la Charte et par le fait même le Parti québécois leur principal ennemi.

Pendant la campagne électorale sortie le documentaire La Charte des distractions auxquels collaborèrent de nombreuses figures du mouvement inclusif dont l’avocat Rémi Bourget où l’économiste Ianik Marcil. En réalité, plus un pamphlet politique audiovisuel qu’un documentaire en soit, le film s’attaqua dans l’essentiel à la Charte, mais aussi au Parti québécois en lui-même sur fond d’une musique dramatique comme si les inclusifs cherchaient à culpabiliser les défenseurs et les promoteurs de la charte et de la laïcité, mais aussi l’ensemble des péquistes. Le film présentait une vision très manichéenne du débat sans prendre en compte ses nuances et surtout victimisant les membres des minorités religieuses abordant des signes religieux plus visibles. Ses détracteurs qualifièrent ainsi sans doute avec raison le documentaire d’œuvre de propagande peu nuancée. Le fait est que les inclusifs qui reprochaient sans cesse au Parti Québécois et aux défenseurs de la Charte de la laïcité de jouer sur la xénophobie des Québécois, jouaient eux-autres même sur une peur, peur particulièrement présente depuis la déclaration de feu Parizeau sur l’argent et les votes ethniques de 1995. Cette peur c’était celle d’avoir l’air fermé, peu ouvert sur le monde, xénophobe, en bref, une peur de mal paraitre et dans une certaine mesure une peur d’avoir peur. On pourrait ainsi dire que les inclusifs eux-mêmes jouèrent sur la division en faisant exactement ce qu’ils reprochaient au Parti Québécois et en suivant la stratégie logique des libéraux de Philippe Couillard qui tablaient eux aussi régulièrement sur cette question. On pourrait dire des opposants à la laïcité se positionnant plus à gauche qu’ils formèrent une alliance sans doute plutôt involontaire et tacite avec leurs ennemis traditionnels de la droite économique « néolibérale ».

Il n’en demeure pas moins qu’au lendemain des élections, plusieurs péquistes dont Jean-François Lisée et Alexandre Cloutier candidat à la course à la direction de la chefferie de Pauline Marois s’empressèrent de renier la Charte de la laïcité telle qu’elle était proposée. Le PQ renvoya donc rapidement aux calandres grecques le projet de laïcité du gouvernement de Pauline Marois.

Le gouvernement de Couillard commença tout de même à plancher sur un projet de loi visant à assurer la neutralité de l’État qui sortit finalement en juin 2015 assorties d’une autre. Ce projet de loi n’apporte en réalité pas grand-chose de nouveau à ce qui existe aujourd’hui en termes de neutralité religieuse. Tout au plus affirme-t-il que les employés de l’État doivent assurer leur fonction à visage découvert, mais en date de juin 2015, aucun employé n’exerce ses fonctions à visage masquées. De plus le gouvernement Couillard fait fi des recommandations minimums de la Commission Bouchard-Taylor qui prescrit d’interdire le port de signes religieux aux magistrats, aux procureurs de la Couronne, aux policiers, aux gardiens de prison, ainsi qu’aux présidents et vice-présidents de l’Assemblée nationale. Si cette loi affirme le principe d’accommodements raisonnables, ceux-ci doivent être traités au cas par cas. En réalité la loi 62 n’est qu’une réaffirmation de la Charte des droits et libertés québécoise et n’apporte rien de vraiment nouveau à la situation déjà en vigueur.

Qu’en est-il donc de la situation aujourd’hui notamment avec l’arrivée de la loi 62 ? Le débat sur la Charte de la laïcité a remis de l’avant les rapports des Québécois avec leur identité contemporaine collective, cependant les regroupements « inclusives » se sont aussitôt mis à récupérer le débat en culpabilisant les Québécois appuyant le projet de charte d’être des identitaires exclusives et ce, pour une question de neutralité religieuse. En fait, c’est la notion même de peuple qui fut remis en jeu et il semble désormais plus délicat que jamais d’utiliser le terme de « nous » lorsque l’on parle des Québécois en tant que peuple et que l’on s’inclue dans cette réalité comme si le « nous » sous-entendait une exclusivité qui excluait les minorités. Il s’avère plus généralement de plus en plus difficile, d’aborder la laïcité, de critiquer l’immigration au Québec et les religions non-chrétiennes et certaines habitudes culturelles des néo-québécois sans s’aventurer dans un champ de mines et de faire face à des accusations souvent outrancières de racisme et de xénophobie. La rectitude sur ces questions ne s’est dès lors qu’amplifier et une simple déclaration sur le sujet peut provoquer une véritable hécatombe. Si les attentats sur Saint-Jean-sur Richelieu, Ottawa, puis dans les locaux de Charlie Hebdo à Paris ont remis de l’avant la nécessité pour lutter contre la radicalisation religieuse et dans le dernier drame mentionné, la valorisation de la liberté d’expression, il faut croire que leur impact fut bref et une fois le choc passé après un très court terme, le climat de rectitude a repris de plus belle. Au Québec cela pourrait bien se concrétiser par le projet de loi 59 qui cherche à lutter contre les discours haineux et qui pourrait s’avérer un véritable frein à la liberté d’expression. En effet, via cette loi tous membres d’une communauté religieuse, ressortissante ou homosexuelle qui se sentent victime de discours haineux ou diffamatoire pourront porter plainte à la Commission des droits de la personne. Malgré le fait que le droit encadre déjà les cas de diffamation, ce qui est inquiétant est la notion de discours haineux qui n’est pas réellement définie.

On pourrait donc dire que l’acharnement des « inclusifs » contre la laïcité s’est concrétisé par une victoire certes, mais cette victoire a un prix et il est peut-être beaucoup plus lourd que ce que l’on pense puisqu’il concerne la liberté d’opinion en elle-même. Quant au Québec, il continue à se chercher sur le plan identitaire. Et pourtant le Québec, ce n’est pas seulement un territoire nord-américain qui parle français comme le sous-tendent trop souvent les chantres de la pensée « inclusive » qui aiment bien se référer à l’individu lui-même et se moque souvent de la notion de collectivité souvent lorsque cela ne concerne pas exclusivement des impératifs économiques. Le Québec, c’est un peuple, une histoire, une culture, des référents, des normes sociales, bref une nation dotée d’un État, d’une structure politique. D’ailleurs si les autres peuples et les autres nations ont le droit d’exister et de s’affirmer sans que ça soit vu comme de l’ethnocentrisme ou du repli sur soi, pourquoi le Québec ne devrait-il pas avoir ce même droit ?

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