La tangible comédie burlesque du Niqabgate

L’événement est arrivé en plein dans la campagne électorale alors que l’incertitude sur qui formerait un gouvernement se faisait sentir et que le NPD de Thomas Mulcair meneur dans les sondages commençait perdre du soutien. La Cour d’appel fédérale a accepté la demande de la Pakistanaise d’origine, Zunera Ishaq de prêter serment de citoyenneté canadienne avec son niqab. Le dernier résultat de cette bataille juridique a eu des conséquences à l’étonnement apparent de la principale concernée qui qualifiait le port de son niqab comme « un choix personnel »[1]. Dès l’arrivée de la décision de la Cour d’appel, le Parti conservateur qui s’y opposait a récupéré l’affaire qui est devenue un enjeu électoral sur lequel le Bloc Québécois a aussi surfé. Il faut dire que le chef du PLC, Justin Trudeau, et celui du NPD, ne s’opposait pas à cette décision.

La question du niqab est devenue dès lors un enjeu majeur de la campagne électorale fédérale, et ce, sans rappeler le fameux débat sur la Charte de la laïcité. D’un côté on affichait une opposition au niqab vu comme un symbole d’oppression de la femme et un caprice religieux identitaire dans une société d’accueil aux racines judéo-chrétienne. Ceux qui condamnaient le niqab y voyaient parfois tout simplement un manque de civisme et une marque de non-intégration à la société d’accueil canadienne. De l’autre côté, on accusait les conservateurs et dans une certaine mesure les bloquistes d’instrumentaliser la question identitaire pour se faire du capital politique sur le dos des immigrants. Pour comprendre la position des opposants à la position conservatrice, il faut savoir que madame Ishaq devait être en mesure de s’identifier avant de prêter serment, ce qui pouvait apparaitre raisonnable au premier abord.

Moi-même, pourtant pas le plus grand adepte du multiculturalisme et pas particulièrement sympathique au niqab et surtout aux obsessions religieuses de certains, je n’en voyais pas là matière à une énorme controverse. Pourtant, les deux bords se sont tiré la balle. On voyait même une certaine gauche inclusive abordée des enjeux « non identitaires » tout en tirant continuellement à la fin de leur discours les conservateurs et les nationalistes sur leur instrumentalisation du niqab, les accusant de diviser la population en misant sur la peur de l’autre. Il y avait une belle ironie à voir des individus anti conservateur faire une contre instrumentalisation de cet enjeu identitaire en apparence futile en misant sur la xénophobie que pouvait engendrer le Niqabgate. J’ai appelé moi-même appelé ce phénomène : jouer sur la « xénophobophobie » où peur de voir, d’être, ou de paraitre xénophobe. Le point culminant de cette instrumentalisation fut sans doute la motion contre l’islamophobie de la « porte-parole » de Québec solidaire, Françoise David. Il faut dire que la veille, une musulmane voilée et enceinte s’était fait agresser par des imbéciles dans un geste que j’ai moi-même condamné[2]. Cependant, si Françoise David voulait lancer un appel au calme et faire une sorte de doigt d’honneur bien senti aux nonos souvent véritablement xénophobes qui font de telles choses, elle a aussi encouragé les gens à se débarrasser des conservateurs.

L’enjeu du niqab est plus que jamais revenu dans les manchettes après qu’Élection Canada ait confirmé que les électeurs pouvaient voter masqués à condition qu’ils prêtent serment d’électeur papiers à l’appui[3]. Un mouvement populaire organisé sur Facebook a récupéré l’affaire et encouragé les citoyens à voter masqués. De nombreux citoyens se sont présentés aux bureaux de vote vêtus de sacs de patates, de masques d’Halloween et autres attirails pour se cacher la face et faire un pied de nez au multiculturalisme.

Ce que remet ainsi en perspective l’enjeu du niqab est une confrontation des citoyens face au multiculturalisme et à sa conception « méta-individualiste »[4] de la société au nom des droits individuels pour promouvoir le vivre ensemble ou plutôt le vivre et laissez vivre. Pour plusieurs, lorsqu’un immigrant arrive dans sa société d’accueil il doit être en mesure de comprendre ses normes et sa culture et cela doit se faire par des compromis. Le niqab a encore une fois confronté cette perspective alors que la plupart des gens particulièrement au Québec éprouvent un malaise face à certains signes religieux qui dépassent certaines règles de civisme tacite comme le fait de se promener à visage découvert et c’est ce qui a engendré une frustration des citoyens par rapport au niqab. Je me suis toujours demandé moi-même en quoi empêcher le niqab et autre forme de vêtements qui masquent le visage dans certaines circonstances pouvait être vues comme une atteinte absolue aux droits de la personne comme l’ont souligné de nombreux individus opposés au gouvernement conservateur. Pour ce qui est des mesures prises par Élections Canada pour permettre aux gens de voter masqués, elles sont carrément grotesques et peuvent engendrer des dérapages. Le fait de demander aux gens de se démasquer pour s’identifier permet simplement d’éviter les fraudes et d’assurer la sécurité des autres. Rendu là ce n’est même plus culturel, c’est du  civisme de base dont devrait se doter toute société démocratique et transparente.

Le débat sur le niqab s’est ainsi transformé en tangible et burlesque comédie dans laquelle les partis politiques ont joué au pingpong argumentaire sur les questions identitaires et surtout dans laquelle une partie de la population s’est exprimée en se moquant du système. Pourtant derrière cette comédie, on comprend qu’au-delà des enjeux plus ou moins matérialistes que mettent de l’avant les anticonservateurs et antinationalistes de tout acabit, les questions identitaires ne doivent pas être négligées et représente en eux-mêmes une réalité au sein du Canada. Malgré la Charte de Trudeau, on voit aussi que le multiculturalisme en tant que concept politique et juridique enchâssé dans la loi, est régulièrement remis en cause.

[1] http://ici.radio-canada.ca/sujet/elections-canada-2015/2015/10/08/022-zunera-ishaq-niqab-femme-bouleverse-campagne.shtml

[2] Je condamnerai toujours les imbéciles qui font ce genre de choses, mais ils ne sont pas représentatifs de la société québécoise.

[3] http://www.journaldemontreal.com/2015/09/21/le-vote-a-visage-couvert-tolere-de-toutes-les-facons

[4] Meta signifie au-delà. L’expression « méta-individualisme » exprime l’utilisation de l’individualisme en le faisant transcender de sa définition stricte pour lui donner ironiquement un aspect collectiviste.

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